Lugushwa
Bonjour papa, dit Julia.
Gnagna , dit William.
Les poules ont pondu cette nuit et nous avons droit à des oeufs à la coque. Garance prépare les mouillettes de pain frais. Honoré apporte en souriant ma gourmandise matinale: un quart de papaye fraîchement cueillie par Nicolas le jardinier et arrosée d’un filet de citron.
Merci, Honoré. Rien de spécial aujourd’hui ?
La première épouse du Mwami a accouché cette nuit. J’ai préparé un sac de riz et deux poulets pour les offrandes
OK. Dis à André que nous irons cet après-midi quand je serai rentré de Lugushwa. Et qu’il aille chercher le Chef de Poste avec la voiture, nous irons ensemble rendre visite à Mwenga.
Oui, patron.
Tous les matins, je descend vers six heure trente. Assis sur un banc en-dessous du grand porche orné du logo de la Compagnie, mon chauffeur André attend. Il a une heure pour laver et bichonner ma chère Land Rover. Les chefs de service passent me saluer dans mon bureau, donnent les dernières nouvelles, les chiffres de production de l’usine et de la mine, les derniers évènements au poste central. Les premiers télex tombent de la Direction Générale et des secteurs d’exploitation. Puis c’est le tour des importuns, des éventuels visiteurs extérieurs, des quémandeurs de tous poils que filtre mon secrétaire Célestin Kibwe. A huit heures, après le lever de drapeau et l’hymne national dans la cour devant les bureaux, André me conduit à la maison sur la colline pour le petit déjeuner en famille.
C’est l’heure exquise. Le soleil éclaire le paysage d’un beau jaune citron tandis que les derniers pans de brume s’effilochent sur la cime des grands eucalyptus. L’air possède une transparence et une sapidité particulière. Il doit faire environ vingt cinq degrés et tout le monde est habillé de cotonnades légères. Sur notre barazza fleurie, des traits de lumière éclairent la table dressée tandis qu’une abeille gourmande tournoie autour d’un pot de confiture. En bonne maîtresse de maison, Garance organise la journée:
On a quelqu’un ce soir ?
Non, mais il y a cette journaliste qui arrive demain, Colette Blackwell
Flûte, il faudra la recevoir ?
Bien sûr, et d’ailleurs Dadet l’accompagnera
Honoré dit que nous avons une noix de palme. Je lui demande de la couper et de faire le partage ?
Bonne idée, on fera un moambe demain pour miss Trucmoutarde
Hein ?
Ben oui, Blackwell c’est des condiments, non ?
T’es bête ! Hein Julia, que papa il est bête ?
Oh oui, papa il dit toujours des blacks !
Bientôt Garance prendra le vieux combi VW où s’entassent les enfants de l’école. Des gouttes de rosée perlent sur les bambous de l’entrée. Une autre belle journée commence dans la lumière du matin. A cette heure, mon pilote Anselme est déjà à la plaine d’aviation occupé à son plan de vol. J’ai une réunion d’exploitation à cinquante kilomètres de Kamituga. Le chef de l’administration m’accompagnera, plus un couple dont le mari, travailleur convalescent, sort de l’hôpital et rentre à Lugushwa après une grave opération.
Tandis que l’avion rouge et blanc vrombit au-dessus du persil, j’écoute avec gourmandise la radio belge sur ondes courtes qui égrène les embouteillages matinaux autour de Bruxelles, à six mille cinq cents kilomètres vers le Nord.
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