Le musée vide

J’ai vécu et voyagé près de vingt ans en Afrique. Le Congo n’est pas un chapitre de manuel scolaire, c’est une partie de ma vie. J’y ai travaillé, j’y ai connu des hommes et des femmes dont je garde le souvenir. J’aurais aimé y finir mes jours. Mais la RDC d’aujourd’hui ne veut plus vraiment de moi. Comme si le simple fait d’être blanc, et pire encore d’avoir connu certains soubresauts du Congo et du Zaïre constituait une faute.

Lors de nos retours en congé en Europe, nous allions avec les enfants au Musée de Tervuren. C’était notre rendez-vous avec l’Afrique. Quel bonheur. Les vitrines, les statues, les masques, les animaux, les insectes, les minerais, les photographies, les cartes. Et toute cette extraordinaire histoire de ceux qui avaient exploré, construit, soigné, enseigné, et parfois donné leur vie au Congo. On y trouvait Léopold II, les pionniers, les scientifiques, les ingénieurs, les agronomes, les missionnaires. On y trouvait l’Histoire.

Aujourd’hui, je suis retourné au Musée et découvert une coquille vide. L’éléphant en est le parfait symbole. C’est devenu un objet relégué, empoussiéré, victime de l’anthrène des musées. Les larves mangent les poils, les plumes et la peau. Ça laisse des trous béants dans ses immenses oreilles. Bienheureux les fêlés disait Michel Audiard, car ils laissent passer la lumière. Hélas, dans ce triste musée, on a éteint la lumière du respect.

Tout ce qui peut rappeler une certaine fierté belge a été passé au tamis de la repentance. On ne regarde plus, il n’y a plus rien a voir. On ne transmet plus, on instruit un procès imaginaire. La colonisation belge fut une réalité complexe avec des erreurs et des réalisations considérables. Ce qui me révolte, c’est cette manie contemporaine de détruire la mémoire: les statues disparaissent, les anciens récits sont moqués, les pionniers deviennent des suspects. Leopold II est réduit a une caricature pour livre d’enfants. Qui a vécu sur place est sommé de se taire.

Le Musée de Tervuren doit être le lieu ou chacun regarde l’Histoire en face, où on transmet une héritage pour ceux qui nous suivront. Il est devenu le lieu où la Belgique baisse les yeux. Le passé est condamné par la diaspora d’un pays qui en 2026 est incapable de fabriquer une boîte d’allumettes, et doit importer sa nourriture de Chine ou d’Inde. Pendant qu’à Kinshasa on discute du sexe des anges, l’hémorragie de minerais précieux et de richesses volées s’aggrave tous les jours. On a juste changé de maîtres. Le Congo est devenu une autre colonie, sous la tutelle des puissances anglo-saxonnes.

Les vitrines sont vides.

Les fresques murales on été badigeonnées de blanc.

Les statues sont enfermées dans des caves interdites de visite

Le musée est vide.

Vide de la liberté de regarder son passé sans devoir s’excuser de l’avoir vécu.

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