L’hôpital et la vie

7h du matin cristallin. La route rocailleuse descend jusqu’au rond point flanqué d’un parterre non fleuri. Le bureau de l’hôpital est en bois clair et mitoyen de la salle de consultation. Plus loin les allées bétonnées passent devant le laboratoire et la pharmacie, les patients assis à même le sol attendent. Une odeur de créoline mêlée aux miasmes divers, les plaies purulentes et les mères enlacent leur enfant malade dans le tissu en gestes immémoriaux.

Plus loin c’est le ventre bouillonnant, le pas se fait prudent, le terrain s’incline longeant une série de toilettes alimentées d’une vague d’eau emportant ce que ces pauvres corps ne retiennent plus. En face des salles verdâtres, sur les lits écaillés, de fins matelas alésés de caoutchouc brun, les linges sont de wax tordus, lavés, délavés maintes fois. Si on poursuit tout au fond se trouve le pavillon des isolés; tuberculose, choléra, rage, le passage est interdit.

A gauche le long du mur d’enceinte s’élèvent les fumées grises du charbon makala, les mamans, soeurs, tantes accompagnent leurs proches alités, cuisent le riz ou le manioc, les feuilles de sombe et y joignent parfois de petits poissons séchés. Ensemble ou seules elles ont marché longtemps par les champs et la forêt, malgré la douleur et la fièvre ou l’enfant mort in utero.

Sur la paillasse de béton moulé le microscope révèle des champs rouge ou bleu, des cristaux ou des points réfractants, sur la grille le comptage est lent, sur la lame les petits cercles sertis d’un cabochon révèlent le paludisme, les globules en forme de croissant de lune l’anémie falciforme et puis les oeufs ingérés ciselés par le grand orfèvre, d’autres formes de vie s’infiltrant et établies au sein de l’organisme.

Une autre route vers la mission des soeurs blanches. Toutes infirmières expérimentées, elles suivent soigneusement l’évolution de la grossesse à l’approche de l’accouchement. Là se trouve la maternité et la cité d’attente. Les mamans proches du terme viennent s’y reposer accompagnées d’une petite soeur qui prépare les repas. Nos bonnes soeurs, Les corps sont déliés, le ventre une petite mappemonde bien solide. A peine couchées dans le travail, pas de cris, des claquements de doigts accompagnés de petits sons qui imposent un rythme. Tout est chant.  Le visage exprime peu la joie. Un labeur accompli qui rejoint très vite le wax, il s’enroule au dos, lacé de longs bras de longs doigts de mains expertes. Le dos se plie et se redresse, altier, fier et douloureux. La fille rejoint sa mère, donne le sein ne reviendra que tard dans l’alliance quand ses consoeurs arrondies attendront la délivrance, elle sera l’élue.

La vie est ainsi. Les enfants courent rient jouent et meurent trop souvent une fois le sein tari, costauds et faibles, il faut se partager la pitance… Sur les routes embourbées les camions ploient sous la charge, redressent leur charroi, se relèvent d’un coup de rein, et parfois c’est le choc, les corps et le métal s’entrechoquent. les dépouilles s’allongent dans la fatalité ambiante. Les survivants en sortiront souriant dans leurs bandages. On pleure sa douleur puis on rit, on remercie la vie, on repart car l’instant est délicieux, c’est tout.

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