Première pluie
Cela commence comme au théâtre, par le maquillage. Un solide fond de teint noir d’encre bouche l’horizon.
Puis le vent se lève et s’amuse envoyer sur le sol des boules de pailles tressées d’épines, comme si les divinités a africaines entamaient une partie de bowling sur la terre. Ensuite quelqu’un lance la bande son avec des coups de tonnerre qui explosent comme des bombes. Enfin, des éclairs balayent l’espace par vagues successives, éblouissant de couleurs blafardes les moindres recoins du paysage.
Pendant des instants aveuglants apparaissent les détails les plus infimes du décor, arbres ployés sous la bourrasque, buissons, cailloux, brindilles, poussière grise en volutes tournantes. Puis le vent se calme. De grosses gouttes chaudes commencent à s’écraser sur le sol et la pluie se met à tomber en lourdes cataractes. Distinctement visible, le mur compact de l’averse s’abat sur le pied de notre colline, et puis mû par une impulsion soudaine, le front pluvieux se met en marche et commence à monter lentement, mais irrésistiblement vers nous. Depuis notre barazza, on entend l’énorme halètement de son souffle se diriger vers la maison. Dans la lueur des éclairs, l’horizon devient d’un blanc haché verticalement par des lances translucides.
Enfin le mur d’eau nous rejoint. On entre alors dans la pluie comme on pénètre dans la mer. Des brouillards de vapeurs blanches montent du sol en exhalant une puissante odeur de terre mouillée qui semble surgir des profondeurs du continent noir, comme si l’Afrique se dépêchait d’exsuder toute une saison sèche d’aridité et de misère. Des trombes d’eaux mitraillent branches et feuilles et, rapidement engorgée, la terre bientôt refuse d’absorber ce qu’elle a mis des mois à espérer. L’eau coule par torrents le long des routes, parfois en travers, des coulées brunes descendent de la colline en glougloutant. Parfois l’orage s’accorde une accalmie, comme s’il s’avouait impuissant à diriger partout à la fois ses rafales crépitantes. Certaines, qui paraissent s’être égarées dans les parages, errent sans but en rideaux ondulants avant de fondre ensemble sur une même proie.
Après une heure, la pluie s’est arrêtée et le grand serpent de la mythologie bantoue se met à dérouler ses anneaux pour faire jaillir le chatoiement de son plus bel arc-en-ciel. Le gros cumulonimbus s’en va chercher ailleurs de nouveaux lieux infortunés. Hommes et bêtes recommencent à vivre tandis que la nature émerge, hébétée, du déluge. Malgré le crépuscule, la végétation va jaillir dans un éclaboussement de couleurs, et le paysage est comme peint. Les flamboyants se sont teintés de rouge orangé, les bougainvillées de mauve fruité, et voilà que luisent les néfliers, les manguiers et les acacias, les innombrables fourrés avec leurs nuances de vert et de boisé. Une puissante odeur de terre et de vie primitive monte de partout tandis que se referme le rideau sur le grand théâtre des éléments.
Un peu plus tard, la nuit tombe. Les nuages ont dégagé la voûte céleste et comme des acteurs qui saluent, la troupe des constellations s’est mise en avant de la scène. Parmi les milliers d’étoiles qui allument la nuit africaine, je m’amuse à reconnaître la Croix du Sud et l’immense ensemble du Scorpion. La lune observe la scène avec ironie tandis que les astres étincelants ont ranimé l’espérance en peuplant l’infini.
Je me couche dans l’herbe mouillée en observant le cosmos, tandis qu’une larme coule devant l’immense beauté et la terrible brièveté des choses.
Première pluie, tableau de Viviane, artiste

